Infrastructures LATAM
Voyons, à partir de la liste des mégaprojets canadiens de 456 milliards de dollars canadiens, comment l’Amérique latine peut éviter de miser sur des industries obsolètes.
Cette analyse, qui part de la dernière liste de mégaprojets du Canada, met en lumière le choix, dans les investissements en infrastructures, entre une orientation vers le passé et une orientation vers l’avenir, et s’étend aux défis concrets des pays d’Amérique latine entre dépendance aux ressources et transition énergétique.
Introduction
En septembre 2025, le gouvernement fédéral canadien a publié une liste de 32 grands projets d'infrastructure, couvrant les ports, les trains à grande vitesse, les centrales hydroélectriques, le nucléaire, le pétrole et le gaz, l'exploitation minière et le captage du carbone. Après correction par la prévision de classe de référence (RCF), le coût total des projets s'élève à 456 milliards de dollars canadiens. Ce chiffre révèle non seulement l'ampleur des investissements canadiens dans les infrastructures, mais aussi une contradiction structurelle : d'importants capitaux continuent de se diriger vers les combustibles fossiles traditionnels et les installations d'exportation de vrac, tandis que les infrastructures de transport d'électricité, de stockage d'énergie et d'industries à haute valeur ajoutée, tournées vers l'avenir électrifié, semblent insuffisantes.
Pour les pays d'Amérique latine, qui se trouvent à un stade similaire d'économie dépendante des ressources naturelles et qui vivent une transition énergétique, ce cas a une valeur de référence exceptionnelle. L'Amérique latine va-t-elle aussi hésiter entre « construire le passé » et « construire l'avenir » ? Comment éviter le piège des coûts des mégaprojets ? Cet article utilisera la liste canadienne comme un miroir pour analyser les choix d'orientation auxquels sont confrontés les investissements en infrastructures en Amérique latine.
Le cas du Canada : un déséquilibre stratégique derrière les chiffres
Selon l'analyse de CleanTechnica, le coût total des 32 projets candidats canadiens, après correction RCF, s'élève à 456 milliards de dollars canadiens, soit en moyenne un tiers de plus que les estimations officielles. Les écarts de dépassement varient considérablement selon les catégories : l'hydroélectricité et le nucléaire dépassent respectivement de 50 % et 54 %, les transports de 33 %, le pétrole et le gaz de 30 %, et l'exploitation minière de 25 %. Cette sous-estimation systématique montre que les grands projets sont souvent plus coûteux et plus longs que prévu ; une fois le budget approuvé, les dépenses réelles risquent fort de dépasser les prévisions.
Plus révélateur encore est la direction des flux financiers. Dans les projets portuaires, environ un tiers est explicitement destiné à l'expansion des exportations de pétrole et de gaz, et un autre tiers aux exportations de bois et de minéraux en vrac. Ces installations desservent des minerais bruts et des matières premières à faible valeur ajoutée, et non des produits transformés à haute valeur ajoutée. Parallèlement, les cinq projets liés au pétrole et au gaz représentent un coût RCF total d'environ 114 milliards de dollars canadiens, soit un quart du portefeuille de projets. Cependant, les grandes économies mondiales accélèrent l'électrification et la sortie des combustibles fossiles, et la demande future de pétrole et de gaz pourrait continuer à se contracter. Les pipelines et terminaux GNL construits aujourd'hui pourraient devenir des coûts irrécupérables au cours des prochaines décennies.
Les leçons du cas canadien sont doubles : premièrement, l'évaluation des projets doit tenir compte de l'expérience historique et éviter des estimations trop optimistes ; deuxièmement, les investissements dans les infrastructures doivent s'aligner sur les tendances industrielles futures, sinon ils ne font que prolonger la gloire du passé.
Les choix similaires auxquels l'Amérique latine est confrontée
L'Amérique latine dépend depuis longtemps des exportations de ressources naturelles. Du pétrole du Venezuela, du cuivre et du lithium du Chili, au minerai de fer et au soja du Brésil, les exportations de ressources alimentent la croissance économique des pays, mais concentrent aussi excessivement les investissements en infrastructures dans l'extraction et les voies d'exportation. Les grands ports, chemins de fer et pipelines sont souvent construits autour des zones minières et agricoles pour le transport en vrac. Cependant, la transition énergétique mondiale redéfinit la valeur des ressources : la demande de « minéraux critiques », représentés par le lithium et le cuivre, augmente rapidement, mais le marché préfère les matériaux transformés aux minerais bruts.Cela signifie que si l’Amérique latine se contentait d’imiter le Canada — agrandir les ports vraquiers, ajouter des oléoducs et gazoducs — elle risquerait fort de tomber dans le même piège. Au contraire, l’Amérique latine a l’opportunité de tirer parti de ses avantages en ressources pour remonter la chaîne de valeur. Par exemple, construire des raffineries et des usines de matériaux de cathode dans les régions de lithium, développer la transformation de métaux verts autour des mines de cuivre, ou utiliser ses abondantes énergies renouvelables pour attirer une industrie manufacturière bas carbone. Tout cela nécessite des réseaux électriques efficaces, une logistique de haute qualité et des parcs industriels, plutôt que de simples installations d’exportation de matières premières.
Dépassements de coûts : l’Amérique latine doit faire face à la « malédiction des mégaprojets »
Les pays d’Amérique latine ne sont pas étrangers aux dépassements de coûts des grands projets. Historiquement, les grands barrages hydroélectriques et les projets de transport au Brésil, au Pérou et ailleurs ont fréquemment dépassé les budgets, alourdissant le fardeau fiscal. Le cas canadien confirme à nouveau la valeur de la prévision par classe de référence : en comparant les résultats réels de projets similaires, plutôt qu’en s’appuyant sur des estimations purement théoriques, on peut détecter plus tôt les risques budgétaires. Lorsqu’ils lancent des projets, les gouvernements latino-américains devraient instaurer un mécanisme indépendant d’examen des coûts et se référer aux niveaux réels de dépassement de projets internationaux analogues afin d’établir des plans budgétaires plus solides. En particulier pour les projets hydroélectriques et nucléaires, dont les données canadiennes montrent qu’ils présentent les plus forts dépassements, et alors que l’Amérique latine dispose d’un important potentiel hydroélectrique et de projets nucléaires possibles, une évaluation prudente est d’autant plus nécessaire.
Infrastructures tournées vers l’avenir : électrification et valeur ajoutée
Alors, comment l’Amérique latine devrait-elle réorienter ses investissements d’infrastructure ? À partir du cas canadien, on peut dégager au moins quatre domaines prioritaires :
1. Modernisation du système électrique. L’intégration des énergies renouvelables nécessite un réseau électrique flexible et robuste. L’Amérique latine possède d’excellentes ressources solaires et éoliennes, mais l’interconnexion des réseaux y est insuffisante. Il faut investir dans les réseaux intelligents, le stockage d’énergie et les lignes de transport d’électricité interrégionales, afin de jeter les bases d’une utilisation plus large de l’énergie propre.
2. Transformation à haute valeur ajoutée et logistique. Lors de la construction de ports et de chemins de fer, il faut privilégier les services au transport par conteneurs et à l’exportation de produits transformés, plutôt que de simplement accroître la capacité de vrac. Par exemple, les ports du Pérou et du Chili peuvent passer de ports vraquiers à des hubs logistiques intégrés, soutenant l’exportation de sels de lithium, de cuivre raffiné et de produits alimentaires transformés.
3. Pôles de transport électrifiés. La grande vitesse ferroviaire coûte cher, mais une connexion efficace entre les grandes agglomérations latino-américaines pourrait apporter des bénéfices économiques à long terme. Dans la liste canadienne, le train à grande vitesse est l’un des rares projets directement liés à l’agenda de l’électrification. Les pays d’Amérique latine peuvent envisager de développer en priorité les transports urbains sur rail et les chemins de fer régionaux, afin de réduire leur dépendance à l’aviation et à la route.
4. Interconnexion régionale. Le manque de connectivité infrastructurelle entre les pays d’Amérique latine freine le commerce intrarégional et l’intégration des chaînes industrielles. La modernisation de routes telles que la route panaméricaine, les lignes de transport d’électricité transfrontalières dans la région andine, et les corridors logistiques au sein du Mercosur sont autant d’éléments clés pour renforcer la compétitivité régionale.
Observations clés
- Les investissements d’infrastructure en Amérique latine restent orientés vers l’exportation de ressources, comme au Canada, avec un risque de « verrouillage dans des industries obsolètes ». De nombreux nouveaux ports et chemins de fer sont principalement destinés aux hydrocarbures, aux minerais et aux produits agricoles, plutôt qu’à des produits transformés à haute valeur ajoutée ; c’est un risque majeur dans le contexte de l’évolution de la structure de la demande mondiale de matières premières.- La transformation des minéraux critiques est le meilleur point d’entrée pour l’Amérique latine afin d’augmenter la valeur ajoutée industrielle. Mais l’investissement actuel est insuffisant, notamment les infrastructures d’électricité, d’eau et de logistique sont en retard, ce qui entrave le passage de l’« exploitation minière » à la « fabrication ».
- Les dépassements de coûts dans les grands projets sont une règle générale ; l’Amérique latine doit adopter des méthodes d’évaluation de projets plus rigoureuses. Les prévisions par catégorie de référence, les examens indépendants et les mécanismes budgétaires transparents peuvent réduire les risques budgétaires.
- Les infrastructures d’électrification devraient devenir une priorité pour la coopération régionale en Amérique latine. L’interconnexion des réseaux électriques contribue non seulement à l’intégration des énergies renouvelables, mais aussi à la réduction des coûts énergétiques des pays et à la stimulation des chaînes industrielles vertes.
- La restructuration des chaînes d’approvisionnement mondiales offre des opportunités manufacturières à l’Amérique latine, mais nécessite une modernisation des ports et de la logistique. S’ils saisissent la tendance du nearshoring, le Mexique, l’Amérique centrale et les pays des Caraïbes peuvent devenir de nouveaux pôles de fabrication.
Perspectives à long terme pour l’Amérique latine : les 5 à 10 prochaines années
Au cours des dix prochaines années, la stratégie d’investissement dans les infrastructures de l’Amérique latine déterminera son rôle dans l’économie mondiale. Voici les changements structurels qui pourraient se produire :
- Divergence des pays exportateurs de ressources. Les pays qui promeuvent activement le traitement du lithium et les énergies vertes, comme le Chili et l’Argentine, pourraient devenir un maillon clé de la chaîne industrielle mondiale des batteries ; en revanche, les pays trop dépendants des combustibles fossiles, comme le Venezuela et certaines régions du Mexique, pourraient subir des pressions budgétaires de transition plus aiguës.
- Accélération de la connectivité régionale. Sous l’impulsion de la transition énergétique et de la restructuration des chaînes d’approvisionnement, les réseaux électriques transnationaux, les pipelines d’hydrogène et les plateformes logistiques numériques prendront progressivement forme. Le Mercosur et l’Alliance du Pacifique pourraient lancer de nouveaux mécanismes de financement des infrastructures.
- Innovation des modèles de financement des projets d’infrastructure. Face aux contraintes budgétaires, les partenariats public-privé (PPP), les obligations vertes et les prêts des banques multilatérales de développement joueront un rôle plus important. Les pays d’Amérique latine doivent créer un environnement d’investissement plus attractif pour attirer les capitaux à long terme.
- Les préférences des investisseurs se tournent vers les actifs durables. Dans le contexte de la tendance mondiale de l’investissement ESG, le financement des projets portuaires et de pipelines liés aux combustibles fossiles devient plus difficile, tandis que les réseaux électriques performants, les parcs d’énergies renouvelables et les installations de transformation à haute valeur ajoutée attireront davantage de capitaux.
La liste des mégaprojets du Canada n’est que le début ; elle rappelle à toutes les régions riches en ressources que les infrastructures ne sont pas seulement du béton et de l’acier, mais un pari sur l’avenir. Ce que l’Amérique latine doit choisir, c’est précisément la voie qui mène à une prospérité durable.
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